Tu n’arrives pas à entretenir une
correspondance.
Pour ce qui me concerne, je vais
essayer de continuer à maintenir le contact, même en l’absence de répondant.
Je pense n’avoir jamais privé une
personne de réponse à son courrier.
Et même lorsqu’il n’y a pas
réciprocité, je fais de mon mieux afin d’éviter de rompre des relations,
lorsque cela est possible.
C’est dire que de temps à autre,
ine chaa-e Allaah, je te ferai signe, « pour t’entretenir de choses et
d’autres ».
Rappeler, encore rappeler,
toujours rappeler.
L’Essentiel.
Tu le sais.
Je te parle de
« nous », à travers mon cheminement dans ce que je cherche à
améliorer, à partager, à transmettre.
Il y a un certain temps déjà,
dans un court texte intitulé « La route de la soie », j’ai
parlé de mon « élevage » de vers à soie.
Je me régalais, écrivais-je, avec
des camarades, de délicieux fruits blancs et presque noirs, des magnifiques
mûriers de la cour de récréation de l’établissement scolaire de Lkhmiçaate,
au
Maroc.
Je me servais aussi et surtout
des feuilles de ces arbres pour alimenter des vers à soie.
En effet, dans mon casier
d’interne, en salle d’étude, j’avais, comme certains autres élèves, une boîte
en carton qui contenait mon « élevage ».
Cette activité était importante
pour moi.
Les moments que j’appréciais le
plus étaient ceux où le ver à soie
commençait
à façonner le cocon, s’isolait petit à petit, puis disparaissait entièrement en
attendant sa transformation en papillon.
Je me revois penché sur ma boîte
en train d’observer attentivement « l’élevage » à chaque étape de son
évolution.
Instants extraordinaires.
Ma « route de la soie »
allait des superbes mûriers de la cour de l’établissement scolaire,
au casier
en salle d’étude.
Un parcours merveilleux.
Je ne connaissais pas encore des
récits sur Samarkand par exemple, en Asie Centrale, en lien avec la
« route de la soie », mais je pouvais en faire d’infinis en lien avec
mon « élevage ».
Et ils n’étaient pas sans
intérêt.
Ils pouvaient tenir en haleine et
faire rêver beaucoup de ceux qui n’ont pas connu cette « aventure ».
Elle m’a procuré de magnifiques
sensations et m’a certainement aidé à mieux comprendre que les itinéraires,
même « sur place », peuvent être fabuleux.
J’y repense de temps à autre.
À
cette époque, il y a un demi siècle, mon observation des signes
était
plus limitée qu’elle ne l’est aujourd’hui, quant à ma capacité d’en tirer des
enseignements.
Je n’étais pas encore en mesure
de saisir le Sens, en regardant un ver à soie dans le fabuleux cycle de la création
d’Allaah.
Je ne saisissais pas comment
l’observation de l’évolution de cet « élevage », pouvait m’aider dans
mon parcours, à consolider le Lien.
Bref, je ne percevais pas encore
l’importance du Sens et du Lien dans la Voie d’Allaah.
Les signes, cher frère, sont
partout.
L’infinie miséricorde d’Allaah
nous aide à les observer et à réfléchir.
Il m’arrive, par exemple,
d’observer longuement mes mains et de me plonger dans une profonde méditation
sur les signes.
Cela doit t’arriver aussi,
certainement.
Méditation qui débouche, souvent,
sur ma marche dans l’impermanence d’ici-bas, vers la permanence de l’au-delà et
je fais ce que je peux,
cher
frère, pour devenir meilleur.
Comment y parvenir ?
Lorsque j’ai quitté le Maroc et
que je me suis installé en France, avec mon épouse et nos enfants, j’ai voulu
fuir des troubles et des pratiques condamnables.
Je ne savais pas comment me
situer, comment lutter, comment résister.
Je craignais de sombrer dans le
marécage, de devenir une ordure, de ne pas échapper à la pourriture.
Quelles étaient mes convictions
réelles ?
Quelles étaient mes vraies
motivations ?
Quelle idée avais-je de la suite ?
C’était flou.
J’étais inquiet.
Au Maroc, j’avais peur pour mon
épouse et nos enfants.
L’atmosphère me devenait lourde.
Tout me paraissait faussé.
Quelle était la part des facteurs
personnels ?
La part des facteurs
familiaux ?
La part des facteurs
sociaux ?
J’avais hâte de quitter le pays
de «l’indépendance dans l’interdépendance».
Nous nous sommes installés en
« métropole»
.
Le temps s’est écoulé depuis mon
« élevage » à l’internat.
Les saisons ont succédé aux
saisons.
Je suis revenu, je pense, plus
profondément à mon «intériorité»,
par
la miséricorde d’Allaah, afin de mieux observer, de mieux réfléchir, de faire
de mon mieux pour Adorer
Allaah,
comme Allah le demande.
« Par le soleil et par sa
clarté.
Par la lune quand elle le suit.
Par le jour quand il l’éclaire.
Par la nuit quand elle
l’enveloppe.
Par le ciel et par Celui qui l’a
construit.
Par la terre et par Celui qui l’a
étendue.
Par l’âme et par Celui qui l’a
harmonieusement façonnée.
Et lui a inspiré son immoralité
et sa piété.
A réussi celui qui l’a purifiée.
Et a perdu celui qui l’a
corrompue ».
Je te parle toujours de la même
chose.
Je le sais.
Et je t’en parlerai encore et
encore ine chaa-e Allaah.
BOUAZZA
J’ai quitté le Maroc en août 1981, après un certain
temps dans le secteur dit ″public″, que j’ai abandonné pour effectuer un stage d’avocat
(que je n’ai pas terminé) au cabinet mis en place par mon père, à sa retraite
de magistrat.
Quelques
jours avant mon départ, je recevais encore des personnes au cabinet et je
déambulais, en ″ robe noire″(introduite
aussi au Maroc par le colonialisme) au tribunal où l’avocat est à ″la justice″, ce que la
prostituée est au proxénète.
Je
suis parti un matin.
En
plein été.
En
pleine lumière.
Quelques
semaines seulement venaient de s’écouler depuis des événements sanglants du
mois de juin 1981, à Ddaar Lbidaa (La Maison Blanche, Casablanca) et dans
d’autres villes, contre le régime de l’imposture :
Les
hommes, les femmes, les enfants en marche.
L’arsenal
du maintien de ″l’ordre″.
La
panoplie répressive.
Les
milliers d’arrestations.
Les
camps de détention et de torture.
Les
blessés et les tués.
Les
procès en vertu de la loi colonialiste sur les manifestations contraires à ″l’ordre″ et
réprimant les atteintes au respect dû à ″l’autorité″.
Dans
le taxi qui m’emmenait à l’aéroport, j’avais hâte d’être dans l’avion.
J’ai quitté le Maroc une
première fois, après le baccalauréat, pour des études universitaires en France
où je suis resté de 1970 à 1977.
J’y
suis retourné et au bout de quatre ans, je l’ai quitté avec mon épouse et nos
deux fils pour nous installer en France
où nous sommes encore,par la grâce du
Seigneur des univers (Rabb al’aalamiine).